L’artiste

Stéphane Lehembre,  un peintre abstrait

 

Quand Stéphane Lehembre parle de trouver sa voie, c’est en connaissance de cause. Les normes sociétales ont tracé pour lui son chemin, puis vers 55 ans, envers et contre tous il s’est finalement libéré.

 

REBELLE…

Stéphane nait à Neuilly-sur-Seine au lendemain du déménagement de ses parents qui quittent le nord de la France pour devenir parisiens. Issu de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie industrielle du nord, il grandit dans un milieu protégé, sécurisé mais aussi fermé.
Aux prémices de son adolescence il perçoit son homosexualité. Le contexte familial l’étouffe et à 14 ans il demande à partir en pension, où il lève ses derniers doutes sur sa sexualité. “Après le pensionnat je me foutais de tout !” Il vit une dualité : d’un côté sa vie sexuelle assumée mais qu’il gardera, d’un autre côté, toujours cachée à sa famille. Il entre dans une école privée où un professeur découvre son talent artistique et proposera à ses parents de l’orienter vers l’Atelier Met de Penninghen, qui deviendra l’Ecole Supérieure d’Arts Graphiques (ESAG). Sélectionné sur concours, il y séjourne de 1967 à 1969. Sa peinture est créative.

 

CONFORMISTE…

A 18 ans il se marie avec Hélène, la petite-fille du poète et cofondateur du surréalisme Philippe Soupault. Stéphane est flatté par cette rencontre avec le milieu intellectuel parisien. A partir de 1983 et pendant les 20 années qui suivent, le récit de Stéphane nous entraine dans une spirale pernicieuse. Les postes à responsabilité dans le secteur de l’informatique s’enchainent dans une escalade qui ne fait grâce de rien. Stéphane évolue dans différentes entreprises, fort de sa chance, aidé de son intelligence et soutenu par sa femme qui met au monde deux garçons. Cependant Stéphane vit toujours sa dualité : une existence bien rangée qui cache une réalité intime de plus en plus difficile à dissimuler. L’alcool s’est insidieusement introduit pour anesthésier le mal-être sous-jacent. Stéphane a aussi pris du poids : il pèse 120 kg.

 

…ENFIN LIBRE !

Après plusieurs postes successifs à responsabilités, à 45 ans Stéphane monte son entreprise. Au bout de huit années il est forcé de vendre sa société car son principal client n’a plus de budget. Il recrée une affaire mais celle-ci fait faillite. Cette fois sa femme, habituée à un train de vie élevé que Stéphane ne peut plus soutenir, ne le suit plus. Même en diminuant son salaire de moitié il ne trouve toujours pas de travail. C’est le divorce.
Stéphane déménage dans le Sud. “J’étais au niveau le plus bas socialement mais j’étais le plus heureux des hommes !”. Libre d’être, il a cessé de boire et perd plus de 40 kg.
Il a 60 ans quand un ami, admiratif de ses dessins, lui conseille à nouveau de croquer. Stéphane se remet à la peinture puis il fait une rencontre amoureuse qui va libérer toute son énergie créative et lui permettre de trouver enfin son style. Depuis une dizaine d’années il expose régulièrement. Sa peinture est abstraite, dynamique et joyeuse. Elle représente la joie de vivre enfin trouvée au travers de la liberté d’être. Sa félicité explose par des gestes spontanés où l’euphorie a besoin de l’espace nécessaire pour accueillir les couleurs éclatantes. Chaque grande toile happe notre regard pour l’introduire dans un univers mystérieux qui conquiert notre imaginaire. C’est là tout le charme de l’œuvre et de sa main généreuse: son côté secret. En somme, Stéphane exprime toujours sa dualité : le visible versus l’invisible. Ici ce que nous voyons flatte les yeux et ce que nous ne comprenons pas touche le cœur.
La mémoire de la passion amoureuse qu’il a vécue le charge constamment d’énergie pour peindre. Le bien-être intérieur ressenti ne lui donne plus le besoin de boire. Comme beaucoup d’autres le sont aujourd’hui il est toujours la proie des homophobes. A force de patience, il a réussi petit à petit à se faire accepter ici.
Il voit l’avenir Carpe diem. “Maintenant je m’en fous, je peux mourir demain.”

Sylvie Houssais – L’APT magazine & numérique – APTavant de Juillet 2020

Photo portrait par Jacques Huissoud